Le big bazar

Le vin et le lait, Roland Barthes

Posted in Société bazar by Sarrdanapale on novembre 22, 2007

« Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses 360 espèces de fromages et sa culture. C’est une boisson-totem correspondant au lait de la vache hollandaise ou au thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise. (…) Pour le travailleur, le vin sera qualification démiurgique de la tâche (« avoir du cœur à l’ouvrage »). Pour l’intellectuel, il aura la fonction inverse : « le petit vin blanc » ou le « beaujolais » de l’écrivains seront chargés de le couper du monde trop naturel des cocktails et des boissons d’argent (le seul que le snobisme pousse à lui offrir) ; le vin le délivrera des mythes, lui ôtera son intellectualité, l’égalera au prolétaire ; par le vin, l’intellectuel s’approche d’une virilité naturelle, et pense ainsi échapper à la malédiction qu’un siècle et demi de romantisme continue à faire peser sur la cérébralité pure ( on sait que l’un des mythes propres à l’intellectuel moderne, c’est l’obsession « d’en avoir »). (…) croire au vin est un acte collectif contraignant. (…) Dès qu’on atteint un certain détail de la quotidienneté, l’absence de vin choque comme un exotisme : M. Coty, au début de son septennat, s’étant laissé photographier devant une table intime où la bouteille Dumesnil semblait remplacer par extraordinaire le litron de rouge, la nation entière entra en émoi ; c’était aussi intolérable qu’un roi célibataire. Le vin fait ici partie de la raison d’Etat.(…) Car il est vrai que le vin est une belle et bonne substance, mais il est non moins vrai que sa production participe lourdement au capitalisme français, que ce soit celui des bouilleurs de cru ou celui des grands colons algériens qui imposent au musulman, une culture dont il n’à que faire, lui qui manque de pain. Il y a ainsi des mythes forts aimables qui ne sont tout de même innocents. Et le propre de notre aliénation présente, c’est justement que le vin ne puisse être une substance tout à fait heureuse, sauf à oublier indûment qu’il est aussi le produit d’une expropriation. »

Le vin et le lait, in Mythologies

Roland Barthes

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